Rien ne sert de courir, il faut partir à point: Du lecteur débutant au lecteur expert.

 

 

A votre avis, combien de temps faut-il pour apprendre à lire? ...

... Bien plus que vous ne le pensez!

Il y a autant de points communs entre le lecteur débutant et le lecteur expert, qu'entre moi qui essaye d'attraper mon bus pour me rendre à la fac et Usain Bolt battant le record du monde du 100m.

Vous pensez que j'exagère? Pas du tout! Ce qui les différencie, ce n'est pas seulement la vitesse, mais les processus mis en action pour accomplir ce qui porte pourtant le même nom: courir ou lire.

 

Avez-vous déjà observé un enfant qui commence à apprendre à lire?

Spontanément, il lit toujours à haute voix. Si vous lui demandez de lire "dans sa tête" , vous constaterez la plupart du temps, qu'il articule en silence les mots qu'il lit, puis progressivement recommence à lire tout haut, sans même s'en apercevoir.

Sa lecture est hésitante. Confronté à un graphème complexe (2 ou 3 lettres pour un seul son) il teste plusieurs possibilités avant de trouver la bonne.

Enfin, si vous lui demandez le sens du mot qu'il vient juste de déchiffrer sans le répéter dans votre question ("C'est quoi ce mot?" au lieu de "C'est quoi un cheval?" par exemple) la plupart du temps, il le répètera ou même le relira avant de vous répondre.

 

Qu'en est-il du lecteur expert?

Spontanément, le lecteur expert (fin de l'adolescence) lira dans sa tête, si vous ne lui demandez pas expressément de lire à haute voix.

Il est parfois tout a fait incapable de vous donner l'orthographe exacte de mots qu'il vient pourtant de lire.

Si vous lui demandez de vous répéter ce qu'il a lu, il remplacera spontanément certains mots et tournures par d'autres, qui lui sont plus familières.

Ces différences sont liées au fait que les processus mis en œuvre par un lecteur débutant et ceux utilisés par un lecteur expert ne sont pas les mêmes.

 

Le jeune lecteur qui déchiffre un texte s'attache à chaque lettre qu'il transforme en son, puis regroupe ces sons en syllabe .... Il transforme le code écrit en quelque chose qu'il maitrise déjà très bien: l'oral.

Lors de ce processus, la mémoire de travail est très sollicitée, or, du fait de sa capacité très limitée, même à l'âge adulte, c'est une sorte de goulet d'étranglement entre les processus cognitifs inconscients et conscients.

On comprend dès lors, que chez le lecteur débutant, la compréhension de ce qu'il lit ne se fait que, dans un deuxième temps. Une fois le mot déchiffré, de l'espace de traitement est libéré permettant l'accès au sens.

 

Chez le lecteur expert, il n'y a quasiment plus de passage par la chaine parlée, sauf lorsqu'il bute sur un mot totalement nouveau. Les signes sont directement transcrits en "unités de sens".

Par exemple: "replier" c'est accomplir à nouveau ("re"), une action ("er" final marque le verbe) dont l'objet est de former un pli (re pli er). C'est ce qui explique qu'il vous répètera ce qu'il a lu avec ses propres mots.

Ce code, le lecteur l'a appris, il est culturel et diffère selon les langues.

Chez le lecteur expert, les processus inconscients sont parfaitement automatisés et sont d'autant plus rapides que l’œil est loin de se poser sur toutes les lettres d'un mot pendant la lecture.

 

Comme Usain Bolt, qui pourrait facilement attraper mon bus, mais n'en a nul besoin car il est bien plus rapide à pied, le lecteur expert ne passe plus par le son pour lire, car les signes graphiques sont directement associés à du sens et que ça serait une perte de temps de vocaliser.

 

Je lis, de par ma profession, de nombreux textes rédigés par des enfants et des pré-adolescents. Ces dernières années, j'ai vu apparaître une nouveauté dont voici une illustration:

 

"Ji serai pan dans 2 jour, a près je re vien ché monpèr"

 

Je n'exagère pas, j'ai choisi une phrase compréhensible pour peu qu'on la lise à haute voix. (Pour info, l'accent grave sur le dernier mot n'existe pas dans la version originale).

 

Comme vous êtes des lecteurs experts, vous avez certainement dû passer par l'oral pour comprendre ce qui était écrit, comme un jeune lecteur l'aurait fait.

Certes, l'orthographe d'usage est fantaisiste, même si on remarque que la plupart des mots existent mais ne sont pas utilisés à bon escient. Ce qui me semble plus inquiétant, c'est que les mots ne sont pas séparés aux bons endroits, ce qui me pousse à penser que ce pré-adolescent n'accède pas directement au sens lorsqu'il lit, mais qu'il doit passer par l'oral. Ceci affecte la vitesse à laquelle il comprend ce qu'il lit, car je le répète la capacité de la mémoire de travail est limitée.

 

Comment y remédier?

 

Au cours de nos ateliers, nous encourageons les enfants à utiliser un vocabulaire riche et varié. C'est l'occasion pour l'animateur de leur parler de l'histoire des mots qu'ils découvrent. Les enfants sont fascinés d'apprendre que certains mots ayant peu de choses en commun appartiennent en fait à la même famille, que d'autres ont changé de sens au cours de l'histoire, et qu'il existe des orphelins dont l'origine est âprement discutée par les étymologistes.

 

Notre cerveau est certainement prêt à recevoir ces informations. Je suis frappée par la vitesse à laquelle les enfants débusquent les anomalies de notre langue, dès qu'ils ont compris les règles générales.

C'est le prétexte à de nombreux jeux de mots, ponctués de rires, moments d'échanges riches où j'observe, toujours avec délice, les mécanismes nécessaires à la lecture se mettre enfin en place.


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